mardi 12 octobre 2010

LA GRECE : DERNIER BASTION DE LA JOIE DE VIVRE. JUSQU'A QUAND ?

TAVERNE CLASSIQUE A PLAKA

Étrangement, sur le territoire hellénique on trouve toujours le dernier quelque chose ou le premier  autre chose, comme si tout en partait ou y commençait sempiternellement depuis des millénaires, bien avant la démocratie ou les Cités-États si l'on considère par exemple que l'Iliade et l'Odyssée représentent la première  expression poétique de notre littérature occidentale au VIIIème siècle avant notre ère. Du reste, ne l'appelle-ton pas "chant épique" ? Ne fut-il pas inspiré ce chant par la joie de vivre de son auteur - quel qu'il fût - ? Platon n'écrivait-il pas dans La République : "Y a-t-il pour toi un plaisir plus grand et plus vif que le plaisir des choses de l'amour " ou encore "Si l'on veut connaitre un peuple il faut écouter sa musique" ?  

En 1824 dans les prisons du Medressé à Athènes la première forme de rembétiko voit le jour sous le nom de "mourmourika" pour exprimer en musique ce que d'autres dans une telle situation exprimeraient par des actes de violence. La musique, même triste, reflète toujours l'amour de la vie. L'âme hellénique chante cette vie, s'en repait, la lampe jusqu'à plus soif. Tout au long de la dictature des colonels (1967-1974) le rembétiko fut interdit et là encore nous retrouvons Platon :"Si tu veux contrôler le peuple commence par contrôler sa musique".  L'esthétique du Parthénon inégalée jusqu'à ce jour  n'émane-t-elle pas de ce qu'il peut y avoir de plus joyeux dans les replis d'une âme ? La splendeur de l'architecture byzantine ne devance-t-elle pas de très loin les arts gothique ou roman, sans âme et sans couleurs ?


Mais il n'y a pas que la poésie, la musique ou l'esthétique qui reflètent la joie de vivre, l'amitié, d'Epicure à nos jours reste l'apanage de l'âme hellénique. Epicure disait : "De tous les biens que la sagesse nous procure pour notre bonheur, celui de l'amitié est de loin le plus grand". Lorsque Kostas Axelos parlait de l'époque du Mataroa avec ses camarades d'exil Castoriadis, Mimika Kranaki, Svoronos etc. voici ce qu'il disait : "nous étions des camarades au sens philia du terme". Personnellement, j'ai été pénétrée par cette joie de vivre dès 1974 en partageant l'histoire de ce peuple, ses malheurs, ses bonheurs. Et c'est encore en son sein que j'ai choisi de terminer ma vie, laissant derrière moi la morosité française ou simplement européenne dont je n'ai cure. Jamais je ne me suis laissé imposer une conduite par une famille, un groupe social, un compagnon, un ami. Partout où le monstre nommé "société de consommation" s'est abattu, il a ravi la joie de vivre des citoyens, ravagé comme un tsunami ce qui restait d'humanité dans ce monde réduit à un monde de brutes où chacun n'essaie plus de vivre mais de survivre.

Cet été j'attendais en gare de Nice le train pour Milan d'où je décollerais le soir pour Athènes. A mes côtés une femme visiblement accablée ne put se retenir de me confier que la veille elle n'avait pas pu prendre le train pour Metz car il y avait eu un suicide sur les rails et qu'elle allait tenter sa chance de nouveau. Je montai donc à bord de la voiture à destination de Vintimiglia. Dix minutes à peine après le départ, le train s'immobilisa au milieu de nulle part. On nous annonça au micro que nous étions arrêtés à cause d'un "accident de personne"... A Vintimiglia j'entendis une conversation entre deux policiers italiens qui déploraient un "nouveau"suicide sur les rails côté français.

En y ajoutant les quatre suicides hebdomadaires sous les rames du métro parisien, les suicides en série à France Télécom, les 13 000 suicides annuels recensés pour cause de dépression ou le chiffre de 3 millions de personnes souffrant de dépression en 2007, je racontai à mes amis grecs la macabre anecdote. A chaque fois la réaction fut la même : "Pourquoi ?".

Pourquoi ? En effet. Il y a bien une raison. Je ne suis pas la seule à la connaître mais probablement une des seules personnes à pouvoir en parler librement, la conscience tranquille de ne pas avoir pris part à cette mascarade dès le départ. Quand en 1974 la vague assassine a déferlé sur la France, je me suis établie en Grèce à la chute de la dictature. J'ai appris à ce moment-là, du haut de mes vingt ans, l'essentiel de la vie, la richesse des rapports humains dans la simplicité et je n'ai JAMAIS changé. Je dis toujours que si , à mon exemple, personne n'avait commencé à consommer, la mayonnaise n'aurait pas pris, celle des nouveaux riches, des nouveaux pauvres, des travailleurs pauvres, des SDF, des exclus, des accidentés de la vie ou quel que soit le nom dont on les affuble pour masquer la morbide réalité.

Les Grecs qui ont connu tant de misère, de guerres, de dictatures, d'oppressions en tout genre sont  devenus depuis une dizaine d'années les jouets et les victimes de ce mode de vie si alléchant orchestré par les gouvernants eux-mêmes partenaires des lobbies de l'économie mondiale usant d'un système n'ayant plus de démocratique que le nom. Pour autant, la joie de vivre n'a pas disparu. Mais.... j'ai eu l'impression cet été qu'elle était peut-être feinte... L'ambiance générale semblait fictive, une "humeur à crédit" comme les cartes que l'on utilise à tout-va. Une humeur qui agonise... L'âme hellénique est-elle sur le point de rendre son dernier soupir ?

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