dimanche 17 octobre 2010

LES PONTIQUES : LES "AUTRES" GRECS.


Bien loin des maisons chaulées aux volets bleu turquin, des moulins, îles paradisiaques, bouzoukis et autre folklore, il existe une patrie grecque dure, mortifiée, déracinée, blessée, courageuse, une patrie qui se porte à bout d'âme, de mémoire, de transmission : celle des Pontiques à l'histoire émouvante d'une patrie sans territoire ou du moins sans plus de territoire. Née en Bretagne, descendante côté paternel ainsi que maternel de trois siècles au moins de Bretons armoricains, je n'ai jamais ressenti le besoin d'une patrie parce que la question ne se posait pas, tout allait de soi. 

Pour ceux qui ont été chassés de leur territoire après des siècles ou des millénaires de présence, la notion de patrie devient viscérale. Un arbre sans racines, çà n'existe pas ou alors, c'est un arbre mort. Les Pontiques, eux, sont parvenus à transporter leurs racines par-delà l'Histoire, la barbarie, le génocide, la volonté des Turcs de les exterminer et aujourd'hui où la Grèce - comme tout le monde occidental - est en train de s'éloigner de ses racines, celles du peuple pontique n'ont jamais été aussi puissantes. Âgées de trois mille ans les racines des Pontiques relient l'Orient à l'Occident, l'Antiquité au vingt et unième siècle par-delà le Pont Euxin, nous racontent notre histoire.

Le mot "Pont" signifie "mer" en grec et les Pontiques sont tout simplement les habitants du Pont euxin, ancien nom de la mer Noire. 

D'après Sam Topalidis (A Pontic Greek History) se fondant sur des légendes (comme Jason et les Argonautes par ex.) la présence grecque est attestée dès le 13ème siècle avant notre ère sur les bords de la mer Noire. Si le terme de "génocide arménien" est connu et ledit génocide reconnu par le Parlement Européen depuis le 18 juin 1987, le "génocide grec pontique" fait encore débat. La Grèce et la République de Chypre l'ont reconnu comme tel en 1994 et décidé de la date du 19 mai comme date commémorative.
Comment doit-on alors appeler le massacre de 350 000 Pontiques entre 1916 et 1923 par les Turcs ? On parle juste de "tragédie pontique" afin d'édulcorer la terrible réalité d'extermination, massacres, expulsions. Quatre siècles d'occupation de la Grèce n'auront pas suffi aux Turcs, il leur aura aussi fallu la peau des Pontiques comme celle de tous les "Mikrasiates" (de "Mikra Asia", Asie Mineure en grec). D'après G.W. Rendel (Mémoire du Bureau des Affaires Étrangères sur les massacres et les persécutions commises par les Turcs sur les Minorités depuis l'Armistice) "Plus de 500 000 Grecs du Pont furent déportés mais très peu survécurent". Le Parlement turc nie tout en bloc et considère comme une provocation le choix du 19 mai comme jour de commémoration car  c'est la date de l'un de ses fêtes nationales. Futilité ! Et quand bien même il y aurait provocation. Quelle importance en comparaison d'une tragédie humaine d'une telle ampleur. Moi je dis que cette attitude négationniste devrait être la seule raison de refuser l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne. Simplement parce que  "négation" et "union" sont deux notions antinomiques.

Giorgos Polychronidis (http://vripolidis.blogspot.com/) n'est pas "le dernier des Pontiques" (allusion faite au "dernier des Mohicans") mais il est descendant de rescapés et donne à son existence un sens par le devoir de mémoire. Nous savons que dans les abysses de l'âme humaine se cache un bourreau, que l'histoire de l'humanité est une suite de crimes, de guerres, de massacres, qu'à l'origine de tous les conflits se pose le problème du partage des territoires. C'est pour cela que les Giorgos Polychronidis doivent continuer leur combat pacifique pour que l'on ne reproduise pas l'irréparable. 
Sur son blog il nous raconte une belle histoire : 1976, gare routière de Thessalonique. Les trois soeurs Illiadi de Drama, étudiantes à l'université Aristote, s'apprêtent à partir pour Drama.

Soudain un petit vieux les aborde et, s'adressant à l'une d'elle : "Toi, ma fille, tu es bien Pontique n'est-ce pas ?" La jeune fille surprise le regarde : "Oui, je suis bien Pontique.  - Alors, prends cet argent ma fille, et donne-le à Untel qui se trouvera près de la gare à Drama." Et il lui remet 10 000 drachmes (en 1976) enveloppées dans une feuille de papier.
Emue la jeune fille prit le paquet et le remit à son destinataire.
Et çà, ce n'était pas une exception mais la règle en Grèce du nord...

Giorgos Polychronidis ajoute à la fin de cette histoire vraie : "C'était celle-là la Grèce que  vous nous avez prise et vous l'avez faite comme votre gueule, enfoirés, sans-couilles"! puis il continue en jurant "Aï sihtir" qu'il m'est impossible de traduire mais dont je ressens tout le sens (dépit, colère, rage, rancœur). Mon cher ami défunt Kostas Margaritopoulos, Mikrasiatis, m'avait enseigné ces jurons pour m'initier à l'histoire de son peuple, m'imprégner de la langue grecque moderne qu'il parlait savamment comme le turc et le français... 

Et c'est aussi cette Grèce-là qui m'a prise dans ses bras quand j'étais encore toute jeune, qui m'a offert la patrie que je ne lui demandais pas et m'a montré le chemin que tout bon citoyen de ce monde devrait suivre, car c'est le chemin de la liberté.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.